Tout petit déjà, nous élaborons
un type de comportement social
qui sera le nôtre toute notre vie
Depuis notre naissance et jusqu’à la fin de la vie, notre but sera de satisfaire nos besoins. Ceux-ci évolueront, mais le principe restera toujours le même : utiliser la méthode, l’attitude, le comportement qui nous semble le meilleur pour satisfaire nos envies, nos désirs, nos objectifs, notre bien-être.… et se donner du plaisir.(1) (2).
Du bébé qui s’agite ou qui pleure pour avoir son biberon au vieillard qui ronchonne pour montrer qu’il existe encore, en passant par l’homme politique qui sourit malgré les difficultés pour séduire son électorat, tous nos comportements dans notre vie sont utilisés par nous pour arriver à nos fins.
Ces comportements sociaux sont infiniment variés. Mais chaque individu semble avoir une palette limitée, qui le caractérise et permet à son entourage de le reconnaître et de l’identifier : « c’est bien lui ! » ou « c’est bien elle ! » (3).
Depuis la plus jeune enfance, en fonction des succès et des échecs obtenus, chacun fera peu à peu un choix de comportements jugés par lui efficaces, qui constitueront sa palette individuelle. On peut penser que si les pleurs « amènent » le biberon, pendant un certain temps ceux-ci seront répétés à chaque fois que la faim se fera sentir chez le bébé. Si un sourire « amène » une caresse appréciée, le sourire sera reproduit quand le besoin de caresse se fera sentir. Ainsi le bébé, par des comportements adaptés obtiendra ce qu’il souhaite. Au fur et à mesure que les besoins se diversifieront, les choix comportementaux vont également se diversifier et s’élargir. Ces comportements seront modifiés, améliorés en fonction des résultats atteints, et peu à peu l’enfant se constituera sa palette personnelle qu’il gardera avec lui et qu’il utilisera toute sa vie.(4). Certains auteurs affirment que « tout est joué à 5 ou 6 ans ! ». C’est-à-dire qu’à 5 ou 6 ans, un enfant, par expérience, par tâtonnement, en fonction de son environnement et du comportement de son entourage, se sera rendu compte des attitudes qu’il juge « efficaces pour son bien-être » et n’en changera plus.
Ainsi, d’expérience en expérience, il retiendra nombre d’attitudes et de comportements qu’il mettra sur sa palette, à portée de la main et immédiatement utilisables et qu’il reproduira. C’est ainsi que très tôt l’on pourra identifier et reconnaître par exemple : les (petits) calmes, les (petits) volontaires, les (petits) affectueux, les (petits) comédiens, etc… Bien sûr nos chers petits sont un peu tout cela à la fois. Il y a tout en eux. Mais ils semblent faire le choix de ne se servir que de ce qu’ils ont « à portée de main » sur la palette qu’ils se sont construite. D’ailleurs, ils oublieront peu à peu les autres possibilités, ce qui plus tard, une fois adultes, leur posera des problèmes lorsqu’il leur faudra puiser dans des réserves comportementales inhabituelles.
Ainsi, les petits calmes ont du s’apercevoir que (dans leur environnement essentiellement familial, puis scolaire), c’est en adaptant un comportement réfléchi, discret, posé qu’ils obtiennent le plus de satisfaction, qu’ils se sentent le plus à l’aise, qu’ils y trouvent
(1) Philatèthe pose la question du principe du plaisir dans l’agir.
(2) C’est le désir qui accomplit la structuration primitive du monde humain, le désir comme inconscient. (Lacan – Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Paris 1978 p. 261.
(3) Chaque individu paraît disposer d’un répertoire limité des états de l’égo….Eric Berne, Des jeux et des hommes. Stock p. 25
(4) A mesure qu’augmentent les complexités du compromis, chaque personne fait preuve d’un individualisme de plus en plus grand dans sa quête en vue de la reconnaissance ; ce sont ces différences qui donnent la diversité aux rapports sociaux et qui déterminent la destinée individuelle. Eric Berne – idem p. 15).
le meilleur bien-être. Pour les mêmes raisons (la recherche du bien-être), les petits volontaires ont adopté un comportement plus incisif, déterminé et affirmatif. Les petits affectueux mettent en avant la relation sensible, amoureuse pour obtenir ce qu’il veulent et les petits comédiens se sentent obligés de bousculer les choses et les gens pour trouver leur bonheur.
Reproduisant ainsi régulièrement ces comportements, ils finissent par en faire un élément constituant qui structure leur personnalité. Il s’agit de l’aspect comportemental de leur personnalité perçue par les autres. La partie émergée d’un iceberg, la partie immergée étant l’immensité de leur personnalité profonde, invisible, inaccessible d’emblée.
Dans leur rapport à autrui, ce que nous voyons d’emblée et en permanence, c’est cette partie émergée, qui représente le comportement, les attitudes que l’individu adopte dans sa relation aux autres.
Dans une fratrie, nous constatons et comprenons bien que les comportements adoptés puissent être différents d’un enfant à un autre et pourtant il nous semble que nous les avons élevés de la même façon. On pense élever ses enfants de la même façon mais il n’en est rien. Mettons-nous à leur place. Un aîné est seul avec ses parents pendant un certain temps. Ses parents sont plus jeunes, inexpérimentés. Il existe pour eux un contexte amoureux et professionnel donné. Quand le cadet arrive, ses parents sont un peu plus vieux, un peu plus expérimentés. Ils ont évolué dans leur couple et peut-être professionnellement, géographiquement, etc. Et surtout il y a ce grand frère ou cette grande sœur dont l’influence se révèlera considérable. La partie ne se jouera plus à trois mais à quatre. Au contraire donc, les changements sont importants et les choix comportementaux du cadet pour trouver sa place et son bien-être, pourront tout aussi bien être proches de ceux de son aîné ou complètement opposés.
Les paramètres en cause sont si nombreux qu’il est impossible de définir une théorie. Il est simplement faux de dire qu’on élève ses enfants de la même façon. La seule chose que l’on devine c’est que chacun dans la fratrie va se construire sa palette comportementale, pour lui permettre de réaliser ses désirs en fonction du contexte. Cependant, si le contexte change, les parents ont leur façon propre, un peu toujours la même, parfois stéréotypée d’agir avec leurs enfants même s’ils reconnaissent qu’ils sont différents. Or, avec des enfants qui peu à peu, et de façon de plus en plus flagrante avec l’âge, sont très différents, une même attitude parentale ne répond pas à leurs attentes variées. Des attitudes parentales adaptées ou tout au moins nuancées devraient être utilisées envers des enfants différents. Si l’on veut épanouir des potentiels différents, afin qu’ils s’expriment chez les enfants par des comportements différents, il faut adopter des attitudes différentes. On évite ainsi de faire de grosses erreurs relationnelles avec ses enfants. Il n’y a pas de recette. Il faut juste y réfléchir. D’abord accepter ces différences et savoir les reconnaître.
Retournons à la boulangerie. Il suffit de regarder autour de soi pour repérer ces comportements d’enfants. Il se peut même que vous les ayez vécus vous-même.
Dans ces circonstances où la maman n’est pas très à son aise, et où son premier refus sans motif crée une petite tension, l’enfant joue son répertoire et utilise le comportement qu’il tire spontanément de sa palette, et qui lui paraît le mieux adapté pour obtenir des bonbons. Chez l’enfant, c’est tout de suite plus vite, plus visible ; il n’essaye pas encore de se cacher derrière son masque d’adulte.
Parmi le très grand nombre d’attitudes possibles face au refus de la mère, on pourra distinguer quatre grandes tendances dans les comportements. Les petits calmes choisissent d’argumenter, les petits volontaires de faire autorité, les petits affectueux de jouer aux sentiments et les petits comédiens de créer l’événement.
Ces quatre grandes tendances constituent la base de référence de nos attitudes tout le long de notre vie. Il s’agit de quatre grandes palettes de couleurs, aux nuances infinies : la palette que j’appelle grise est celle de l’expertise et du raisonnement utilisée surtout par les petits calmes. La palette que j’appelle bleue est celle de l’autorité et de l’utilité surtout utilisée par les petits volontaires. La palette que j’appelle verte est celle du sentiment et de l’amabilité surtout utilisée par les petits affectueux. Enfin, la palette que j’appelle rouge est celle de l’événement et du changement surtout utilisée par les petits comédiens.
Le propos ici n’est pas de savoir si la maman devait ou non céder à la demande de bonbons. Le propos est d’observer que dans des situations banales, simples, quotidiennes et semblables, les enfants sont différents dans le choix de la palette des comportements. Espérons qu’à la fin de la lecture de ce livre, le lecteur aura appris à identifier les différents types de comportements, à les interpréter et à éviter de grosses erreurs relationnelles avec ses enfants, ses parents, ses amis, ses collègues etc. Espérons qu’il aura réfléchi sur la manière de construire ou de poursuivre avec autrui une relation durable agréable et efficace.
. A la boulangerie, une maman dont la palette personnelle est plutôt « bleue autoritaire » aura peut-être tendance à trouver sa petite fille qui verse sa larme un peu pleurnicheuse ; une maman dont la palette personnelle est plutôt « gris-argumentation » n’acceptera pas la colère de sa fille. Les deux mamans pensent « ce n’est pas comme cela qu’on doit réagir ! ». Comme si il n’y avait qu’une façon unique de se comporter… la leur.
De l’autre côté, que comprend sur le moment une petite fille « rouge colère » d’une argumentation construite qu’elle n’est pas disposée et ne veut pas entendre. Que comprend une petite fille « gris-argumentation » d’une colère maternelle qui lui paraît ne reposer sur rien ? Que comprend une petite fille « vert-sentiment » d’une autorité brutale et que comprend une petite fille « bleu autorité » d’un élan d’affection inopportun pour elle ?
Alors, si vraiment ce jour-là à la boulangerie on ne veut pas céder à la demande de bonbons, on peut pour cette fois accepter de prendre le temps d’argumenter avec sa petite fille « palette grise », de jouer aux sentiments avec « palette verte », de créer l’événement (colère ?) plus fort que le sien avec « palette rouge » et de montrer autorité à « palette bleue ». Jouant ainsi dans la gamme de couleurs de la propre palette de l’enfant, la maman sera mieux comprise.
Mieux comprise, car sur cet instant précis l’enfant a en face de lui une maman qui utilise le même type de comportement que le sien. Et s’il peut être surpris par un comportement inhabituel de la maman, il sera content de constater qu’elle joue avec les mêmes couleurs que les siennes, lui montrant ainsi qu’elle n’est pas indifférente et qu’elle reconnaît sa démarche et qu’elle y attache de la considération.
Si la maman et la petite fille ont naturellement le même type de comportement social, que se passera t-il ? « Fonctionnant » de la même façon, les deux se comprennent bien. Elles utilisent les mêmes « armes comportementales » pour arriver à leurs fins : ne pas céder pour la mère, obtenir des bonbons pour la petite fille. Elles utilisent toutes les deux ensemble, soit l’argumentation, soit l’autorité, soit le sentiment, soit la comédie. Celle qui sera la plus convaincante l’emportera. Mais ne faut-il pas, au contraire, pour une fois changer sa palette ? Montrer de l’autorité face à la petite fille qui pleure, se fâcher face à une petite fille qui argumente sans cesse, câliner une petite autoritaire, raisonner la coléreuse ?
Désolé lecteur, …… à toi de savoir …… et toutes les pages suivantes t’aideront à prendre ta décision. Alors ne pas faire d’erreurs avec ses enfants c’est d’abord accepter qu’ils aient choisi une autre palette que la nôtre, puis (et ceci viendra de façon itérative dans le livre), accepter de jouer de temps en temps avec la palette de ses enfants. Nous pourrions ainsi naviguer sur une palette universelle allant du gris au rouge et du vert au bleu, du rouge au vert etc. Et n’oublions pas que tous nos petits sont intelligents, artistes, spirituels, mais quand ils veulent des bonbons ils s’y prennent à leur façon.
Extraits du livre "Tout petit déjà"
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